Article | Pourquoi l’EBP est-elle encore un challenge en 2020 ?

Donc en principe, tu es arrivé.e sur cet article, après avoir lu celui-ci pour en savoir un peu plus sur l’approche EBM/EBP et mieux comprendre pourquoi elle pose encore pas mal de défis et/ou de soucis aujourd’hui, pour la plupart des professionnel.le.s de santé ! C’est que j’ai préféré traiter cette problématique à part pour ne pas surcharger le dossier de base sur l’EBP et ne pas décourager et perdre d’emblée un certain nombre de lecteurs et lectrices 😉

Alors après discutions sur ce sujet ou avoir lu ce dossier principal et mieux saisi ce qu’est l’EBM/EBP, on me pose deux questions récurrentes :

  • puisque ça a l’air si clair et solide, POURQUOI l’EBM/EBP n’est-elle donc pas plus couramment mise en avant, appréciée et bien appliquée ?
  • pourquoi véhicule-t-elle encore cette réputation selon laquelle elle ne se limiterait qu’à relayer des données scientifiques absconses, loin des réalités du terrain ?

Deux questions qui même si elles ont l’air différentes, proviennent de problèmes à mon sens tout à fait liés !

Au commencement, il y avait des professionnel.le.s de santé totalement plus ou moins bien formé.e.s et plus ou moins dépassé.e.s…. C’est qu’à moins de bosser dans une équipe de soin de pointe, dans un pays pour lequel la santé est une priorité majeure, et/ou dans une institution super bien structurée et qui en a les moyens matériels et financiers : être à jour, suivre les avancées scientifiques et assurer notre formation continue peut très vite devenir un vrai défi à la sortie de son parcours académique. Des difficultés à rester à jour qui ont été objectivées et mesurées par quelques études que je te laisse consulter ici.

Mais rien qu’en y réfléchissant un peu, lorsqu’on connait notre système, et en particulier le système éducatif, professionnel et de santé en Belgique et en France, on peut assez facilement relever sans nécessairement se taper toute la littérature à ce sujet (bien que très intéressante pour les plus curieu.x.ses et motivé.e.s) :

  • les lacunes scientifiques de base : lacunes du primaire et des secondaires d’un certain nombre de professionnels de santé… Car non, spoiler alert : des études supérieures ne suffisent absolument pas à combler des lacunes fondamentales.
  • les lacunes scientifiques du supérieur : je vise ici les diplômés médecins et paramédicaux, qui réussissent parfois leurs études de l’enseignement supérieur sans pour autant avoir eu une maîtrise suffisante de leurs cours de mathématiques, statistiques, épidémiologie, méthodologie de la recherche, et autres cours bien utiles et même nécessaires pour pouvoir comprendre et suivre les avancées de la science et de la recherche… (voilà ce qui arrive quand on baisse la qualité des programmes, qu’on ruine les cursus scientifiques de réformes politiques absconses, qu’on laisse les institutions publiques se faire démantelées par un privé irrémédiablement drivé par le profit, qu’on baisse les critères de sélection des profs du supérieur, et quant on baisse les exigences de compétences à acquérir et la qualité des socles fondamentaux pour pouvoir passer d’un niveau académique au suivant…).
  • le manque de maîtrise de l’anglais scientifique, langue dans laquelle l’immense majorité des études paraissent encore aujourd’hui (même si dans un monde de plus en plus multipolaires, et un déclin de plus en plus perceptible de l’Occident, nous sommes à l’aube d’une vraie révolution à ce sujet là aussi).
  • le manque de « culture scientifique EBM » durant les études supérieures (savoir lire des études scientifiques, les hiérarchiser selon une pyramide de Haynes, développer les trois piliers de l’EBM/EBP et étudier leurs limites et intersections…).
  • le manque de sens éthique de certains praticiens (qui restent après tout des humains comme les autres, avec leurs propres limitations et vulnérabilités, leur propre éducation, ou qui se laissent avoir par l’appât du gain qu’offre indéniablement les pratiques pseudo-scientifiques et ésotériques).
  • la prise à la légère et/ou la mauvaise compréhension de notre devoir déontologique (ce qui rejoint un peu le point précédent).
  • la prise de confiance (et le manque d’humilité) de certains collègues qui avec les années d’expertise pensent totalement maîtriser leur art et leur science et ne plus vraiment avoir besoin de suivre de près les avancées scientifiques.
  • le manque réel de temps pour un domaine aux charges horaires souvent inhumaines.
  • le manque d’accessibilité aux données scientifiques pour raisons financières : la plupart des databases et journaux de référence demandent aux praticiens des abonnements payants et même souvent onéreux. Lorsqu’on bosse en milieu hospitalier ou pour une institution sanitaire, on a parfois la chance de se voir « offrir » ces abonnements, lorsqu’on est indépendant ou que l’on travaille pour des organisations un peu plus modestes, tout est à nos propres frais.
  • le manque de volonté et/ou de possibilité de nos associations professionnelles de négocier des tarifs préférentiels voire des accès libres à des bases de données dignes de ce nom. Un mal qui concerne tout particulièrement notre association des Diététiciens belges francophones et la France. On frémit en effet quand on pense que l’association néerlandophone de nos compatriotes belges NL, ou encore la BDA outre-Manche, permettent déjà à leurs diététiciens, et ce depuis plusieurs années, l’accès à des données scientifiques probantes de première qualité.
  • le manque de formation continue par manque d’accessibilité aux « Journées d’Etudes », mais aussi par absence de contrôle et de réglementation claire, bien encadrée et spécifique à chaque cursus et profession médicale et paramédicale… (il faut savoir en effet que certaines journées et rencontres annuelles de formation continue sont devenues un business à part entière, facturées selon les domaines médicaux et paramédicaux à plusieurs centaines (si pas milliers) d’euros pour certains sommets ou congrès internationaux de prestige se déroulant sur plusieurs jours dans un pays x ou y !).

Ensuite, un phénomène de taille est à mettre aussi en cause dans la méfiance globale actuelle vis-à-vis de la science (et donc de l’EBM) : la « cacophonie médiatique » (et ce y compris de la part et au sein des professionnels de santé eux-mêmes). A savoir le hijacking de la science, prise dans une course à la vulgarisation scientifique « low-cost » par les médias mainstream qui ont fait du sensationnalisme des « titres scientifiques » une vraie vache à traire, se préoccupant avant tout de faire le buzz et de vendre un max de vues et de couvertures, peu importe que l’info scientifique y soit très mal interprétée, mal traitée, y semble contradictoire, voire baigne carrément dans de la pseudo-science. Oui, j’accuse ici directement les médias, tous confondus, d’avoir clairement jouer la carte d’une vulgarisation à tous prix, quitte à en dégrader sérieusement l’image et l’âme, jouant la cacophonie entre experts et moins experts, et se moquant passablement de tout discernement, rigueur, méthode, retenue, humilité et prudence pourtant indissociables de la science ! En effet, on constate depuis un bon nombre d’années, mais plus particulièrement depuis l’essor des médias sur le net (et pseudo médias désormais grâce aux influenceurs), qu’un certain nombre d’acteurs de santé, d’industriels, de pseudo journalistes et autres « producteurs de contenus internet » (autant de profils sans aucun diplôme ni compétence particulière en santé, que de spécialistes peu prudents) s’adonnent joyeusement à du « cherry picking » en s’adressant ainsi à leurs audiences (tous niveaux éducatifs confondus) dans un jargon en apparence très scientifique et professionnel, et tout en prétendant se baser sur des « preuves scientifiques »… Au diable la science, ses discutions, ses précautions et la hiérarchisation des données ! Ce « cherry picking » est ainsi une méthode très prisée et très utilisée dans les médias, (y compris sur un bon paquet de sites internet à première vue « fiable » pour le quidam comme « La Nutrition.fr », mais aussi dans de nombreux ouvrages, livres et magazines). Une méthode très pratique mais intellectuellement tout à fait détestable pour ne pas dire malhonnête, qui pour rappel, consiste ni plus ni moins à sélectionner certaines données de la littérature scientifique – et certaines seulement (peu importe leur degré de probité, leur biais et leur contexte) – pour en extraire des éléments ou des conclusions qui vont dans le sens souhaité, afin d’adouber artificiellement du sceau sacré de « la science  » leurs positions et rendre ainsi plus crédibles leurs produits (intérêts marketing, financiers, industriels, croyances personnelles…). Nul besoin de dire que ce genre d’instrumentalisation infâme se moque totalement de mettre en danger les gens, de faire dans la désinformation et d’entamer sérieusement la nature-même de la science et le message scientifique !

Mais un autre fléau très préoccupant vient directement compléter ce sombre tableau : le succès grandissant des pseudo-sciences en Europe à mettre directement en lien avec la crise de nos institutions et systèmes d’éducation en France et en Belgique (pour ne parler que de ceux que je connais en Europe et que j’ai notamment pu comparer personnellement à d’autres systèmes scolaires dans ma vie de famille vagabonde). Ok, il ne s’agit pas de dire que rien ne va en Europe, je prendrai certainement le temps ailleurs de faire l’éloge des choses que j’y apprécie particulièrement, mais il est bien question ici de dénoncer des réalités qui nous concernent tous et qui préoccupent tous les parents au fait de certains problèmes systémiques qui risquent bien de nous plonger très sérieusement dans ce que je perçois de plus en plus comme un « obscurantisme moyenâgeux du troisième millénaire » ou « néo Moyen-âge européen » ! Désormais diplômée du fin du secondaire, nous voyons s’exprimer autour de nous une population n’ayant pas ou plus les connaissances ni les outils nécessaires et suffisants à la compréhension, à la maîtrise, à la prudence ni au recul critique et scientifique… Une population n’ayant pu acquérir un esprit critique méthodiquement bien construit et suffisamment nourri de connaissances diverses, ne sachant faire la part des choses entre sciences et croyances, et dont le libre arbitre est par conséquent extrêmement vulnérable et influençable… Et très honnêtement, je pense que tout ceci ce ne serait même pas un problème en soi, si cette éducation lacunaire était stable au sortir du secondaire et tôt ou tard remédiée; seulement, comme tu dois le savoir, l’Univers ayant horreur du vide mathématiquement parlant : une éducation scientifique lacunaire laisse en réalité très vite place à autre chose >>> des croyances, de l’ésotérisme, des pseudosciences et tout un business marketing extrêmement agressif et bien ficelé qui s’est tranquillement et très sérieusement attelé à combler ce « vide »!

Maintenant que tu as tous ces éléments en tête, tu peux encore y ajouter quelques scandales sanitaires, la gestion calamiteuse de la crise du COVID par nos institutions et les médias, et d’autres affaires de corruptions et/ou de conflits d’intérêts qui ont pu entacher la science et la recherche (mais qui sont aussi simplement inhérents à toute société humaine…), et tu obtiens non sans pleurer du sang, la position actuelle très particulière de la science dans l’opinion publique 👉 à savoir un très curieux et toxique mélange de défiance, de méfiance, d’amateurisme, d’ignorance, d’ultracrépidarianisme, de profits lucratifs à base de buzz pseudoscientifiques… et de dure lutte pour la minorité de personnes suffisamment éduquées et éclairées que pour en discerner l’envergure du problème, ses nombreux dégâts, ses profondes implications et conséquences, et son potentiel explosif !

La science est essentielle, mais elle n’est pas suffisante ! Il lui faut autour des structures systémiques solides pour pouvoir s’appliquer de manière éthique, sécurisée et efficace, et des esprits bien construits aussi, qui puissent s’en servir correctement et dans un contexte pertinent. La science a certes besoin aussi de grands rêveurs et de petits curieux pour avancer, mais elle a surtout besoin de profils suffisamment éduqués sur tous les plans, à la fois humbles et critiques, ayant un minimum d’intégrité, d’honnêteté intellectuelle, de déontologie, d’éthique, de rigueur et de méthode.

Pour finir cet article (un rien coup de gueule) sur mes perspectives pour que l’EBM/EBP prévale un peu plus dans tous les milieux professionnels, il faudra indéniablement que nos pouvoirs et institutions politiques et publiques agissent en ce sens (vite, bien et fort) afin de traiter chacune des problématiques que je t’ai exposées ici… Et vu l’ampleur du boulot, ça s’annonce compliqué (même si je nourri en ce moment de gros espoirs concernant l’IA !).


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