Si tu es exposé.e aux médias et à un environnement citadin,
plutôt riche et blanc, tu auras certainement remarqué que
« les cures de jeûne » sont super tendance depuis quelques années…
Si en revanche, tu viens d’un environnement moins privilégié,
le jeûne est d’avantage pour toi synonyme d’épreuve,
soit par convictions religieuses, soit par circonstances médicales exceptionnelles,
ou pire, par obligations économiques ou politiques dont tu te serais bien passé.e !
Bon, comme d’hab, je vais tenter dans ce dossier de ne traiter
que des aspects nutritionnels du jeûne, en restant aussi factuelle (que possible),
pour t’expliquer dans un premier temps son fonctionnement physiologique,
et dans un second temps, pour démêler toutes les légendes qui entourent
ses diverses pratiques VS les réalités scientifiques actuelles le concernant.
Quelques raccourcis pour les plus pressés 😉
- Top things to know
- Définition
- Quels sont les mécanismes physiologiques (simplifiés) derrière le métabolisme énergétique normal des humains ?
- Fonctionnement physiologique du jeûne
- Considération diététique de la cétogénèse
- Le jeûne & les études scientifiques
- Take away messages
- À lire aussi sur ce sujet
Top things to know

Définition
Le jeûne se définit comme une privation partielle ou totale, forcée ou non, de toute alimentation durant un temps non défini. Les boissons ne sont donc pas forcément concernées par la définition du jeûne à proprement parler, mais on considère que seule l’eau (et autres boissons non sucrées à base d’eau comme les infusions de thé, café et autres végétaux) peut éventuellement être consommée sans rompre les processus physiologiques du jeûne. On peut ainsi parler du très courant et pratiqué « jeûne nocturne » (à moins que tu ne sois somnambule et particulièrement attiré.e de nuit par tes placards), ou encore de « plages de jeûne » qui ont cours entre deux repas ! 👉 Nous « jeûnons » donc plus ou moins et à priori tous, au quotidien. Nous sommes aussi parfois amenés à jeûner pour des raisons tout simplement médicales, soit pour une préparation d’intervention chirurgicale, un examen de glycémie ou suite à une intervention buccodentaire… Il existe ainsi beaucoup de types de jeûnes relativement différents et plus ou moins « impactants » sur notre santé mentale et physique, tantôt pratiqués en pleine conscience, tantôt tout à fait subis involontairement par l’homme, et ce depuis la nuit des temps.
Lorsque le jeûne est non intentionnel ou pratiqué dans un but militant, il est subi dans des circonstances environnementales exceptionnelles, on pense par exemple aux diverses crises climatiques, économiques ou politiques de ces derniers siècles ayant secoué certaines régions du monde. Ce sont des jeûnes aussi violents qu’impressionnants, qui mènent bien souvent à un état de dénutrition important voire bien souvent à la mort, et qui ont été au fur et à mesure de l’histoire de la nutrition humaine, de mieux en mieux documentés et décrits dans la littérature scientifique, nous permettant, non sans spectre macabre, l’étude scientifique des différents effets « des jeûnes » chez l’homme.
Lorsque le jeûne est en revanche intentionnel (non militant), c’est alors une toute autre histoire… Nous nageons bien ici en pleine zone de « restriction cognitive », d’où mon parti pris très clair de classer tous les types de jeûnes, y compris dits « thérapeutiques » dans l’onglet des régimes restrictifs. En effet, le jeûne reste malgré notre adaptation évolutive, un phénomène neurophysiologique que notre corps redoute et cherche à éviter par dessus tout; mais aussi un phénomène particulièrement prompt au développement de troubles du comportement alimentaires (TCA), et même un phénomène physiologique directement impliqué (évidemment conjugué à d’autres facteurs environnementaux et de prédispositions génétiques) dans les mécanismes menant graduellement à la surcharge pondérale et à l’obésité.
Pour ce qui est du jeûne dit « thérapeutique », et donc supervisé et « validé » par un staff médical, il est beaucoup plus rare et concerne soit :
- des patients enfants souffrant d’épilepsie réfractaire ou des patients adultes souffrant de certaines formes rares de gliomes (dans l’état actuel de nos connaissances, il s’agit des deux seules indications thérapeutiques validées et pratiquées pour le jeûne combiné à un régime cétogène).
- soit des patients qui sont tout simplement d’accord de participer aux études et essais cliniques en cours, concernant les différents types de jeûnes. À savoir (de ce que j’en sais pour l’heure en tous cas) : principalement des patients souffrant d’obésités, d’hypertension artérielle, de dyslipidémie, de diabète de type 2, ou souffrant encore de certains cancers.
Nous sommes donc bien d’accord sur le fait qu’en 2021, les gens jeûnes principalement sur base de croyances et convictions uniquement personnelles, et très rarement pour des raisons politiques, religieuses ou thérapeutiques.
Petit rappel des fondamentaux
Quels sont les mécanismes physiologiques (simplifiés) derrière le métabolisme énergétique normal des humains ?
Pour faire un court rappel de physio afin de comprendre le fonctionnement du jeûne, il serait utile de savoir déjà comment tout ça fonctionne grossièrement en temps normal :
✅ Notre alimentation se compose d’aliments, eux-mêmes composés de divers nutriments. On classe ces nutriments selon leur taille et donc leur complexité moléculaire, mais aussi selon leur ordre d’importance et degré d’utilisation pour la santé humaine. TOUS ont en commun de ne pas pouvoir être produits en suffisance (temps, qualité et quantité) par l’organisme humain que pour subvenir à ses propres besoins physiologiques. On distingue ainsi les macronutriments (glucides, protéines, lipides, fibres), et les micronutriments (vitamines, minéraux et oligo-éléments).
✅ Notre alimentation nous apporte 3 macronutriments énergétiques principaux, contenus dans nos divers aliments qui composent nos repas :
- Les glucides (G)
- Les lipides (L)
- Les protéines (P)
✅ Pour fonctionner de façon optimale, le corps humain orchestre leur utilisation (soit leur combustion en joules) dans un ordre de priorités et selon différents fonctionnements métaboliques bien précis, qui dépendent non seulement de chaque individu, mais aussi des circonstances alimentaires et environnementales auxquelles il est soumis. Ce qui est formidable, c’est que si nécessaire, notre organisme est aussi capable de les « retransformer » ou « interconvertir » les uns les autres et qu’il est surtout capable de les stocker en les retirant de la circulation sanguine, et de les réserver dans nos tissus (sous diverses formes) afin de les utiliser ultérieurement.
✅ Ces macronutriments, une fois digérés et transformés en « substrats énergétiques de base » (les glucides en sucres simples, les protéines en acides aminés et les lipides en acides gras), ils se retrouvent donc en « libre circulation » dans notre sang pour pouvoir être utilisés comme combustibles ou éléments de structure par nos cellules. C’est ce qui permet au corps humain et à chacune de nos cellules, de satisfaire ses besoins énergétiques immédiats par la transformation de ces combustibles en « adénine tri phosphate » (fameuse « ATP »), molécule énergétique fondamentale que toutes nos cellules produisent et dont elles ont besoin pour vivre et fonctionner correctement (voir mon article sur la nutrition humaine si tu veux comprendre comment tout ça s’orchestre plus minutieusement).
✅ Pour parvenir à utiliser ainsi les nutriments et leurs substrats énergétiques, notre corps fonctionne au quotidien, principalement sur deux types de « programmes métaboliques » qui s’alternent :
- le premier programme métabolique est le « fonctionnement prandial » c’est celui qui suit la prise d’un repas, il dure environ 8h,
- le second programme est le « fonctionnement post-absorptif » qui correspond déjà à une sorte de « jeûne court quotidien », il dure quant à lui un peu plus longtemps (il est typiquement utilisé durant nos jeûnes nocturnes).
Exceptionnellement, nous subissons (ou faisons volontairement subir à notre corps) un troisième programme métabolique 👉 3. le « fonctionnement cétonique ». C’est celui que l’on considère généralement comme étant l’état le « vrai jeûne » et qui correspond en fait à l’extension du second fonctionnement (au-delà d’environ 16h), mais dont les processus commencent déjà à s’enclencher durant le fonctionnement « post-absorptif ». Ces divers types de fonctionnement diffèrent principalement par leurs mécanismes métaboliques, mais aussi et surtout par les substrats qu’ils vont privilégier pour parvenir à faire fonctionner le plus correctement possible l’organisme, le but de pouvoir assurer le ravitaillement permanent de nos différents tissus en oxygène et substrats énergétiques avec le moins de fluctuations possibles. Et c’est précisément ce que notre organisme s’est appliqué à perfectionner durant des millénaires pour qu’aujourd’hui chacune de nos petites cellules de « hipster » nourries au bio (ou pas), puissent chercher, trouver et transformer le moindre nutriment en substrat énergique indispensable :
- à sa croissance et sa construction,
- à son entretien, sa réparation et ses défenses immunitaires,
- à son fonctionnement au repos, ainsi qu’à l’effort.
✅ Même si tous les macronutriments sont utilisés à une même fin de production de joules, durant ses millénaires d’évolution, l’organisme humain s’est perfectionné à utiliser de manière très « naturelle », intelligente et très aboutie, le substrat le plus rentable ou en d’autres termes, le plus rapide et le moins coûteux à trouver, transporter, utiliser et stocker par nos cellules : le GLUCOSE ! Hé OUI ! N’en déplaise à certains prêches d’influenceurs revendeurs de diètes kéto et/ou hyperprot, (et même si certains tissus, sous certaines conditions, sont aussi capables d’utiliser directement des triglycérides et des acides aminés), nous sommes le résultat d’une longue adaptation évolutive fonctionnant préférentiellement au glucose. ALORS NON ! Ne comprends surtout pas ici qu’il est envisageable de te nourrir exclusivement de glucose ! À moins d’être hospitalisé et sous nutrition entérale/parentérale/perf de glucose, les « sucre simples » (ou sucres libres) apportés directement par ton alimentation, ne devraient pas pour leur part, dépasser plus de 10% de tes apports énergétiques journaliers totaux (voir reco de l’OMS)… Car notre corps n’est tout simplement pas fait pour en consommer directement de grandes quantités (ce serait trop d’énergie à la fois à traiter et à stocker, engendrant par conséquent inévitablement des dysfonctionnements physiologiques à moyen, long terme); mais bien pour transformer notre alimentation en source principale de glucose. Encore une fois, notre organisme a mis des milliers/milliards d’années pour évoluer en machine à dégrader des sources alimentaires complexes ayant une charge relativement limitée en de sucres simples, ce qui contraste très brutalement d’ailleurs dans l’Histoire de l’humanité, avec l’offre alimentaire actuelle, très riche en sucres simples. L’idée ici, c’est juste que tu comprennes que le GLUCOSE est le substrat énergétique préféré de nos cellules non pas par pur hasard, mais bien parce qu’il s’agit de la forme moléculaire la plus intéressante sous laquelle « l’énergie » circule DANS NOTRE SANG, pour être ensuite utilisé la façon la plus rentable et efficace par nos tissus, et tout particulièrement par notre CERVEAU… L’idée aussi était de poser ces petits préalables scientifiques malheureusement plus suffisamment enseignés en secondaires, pour pouvoir ainsi mieux comprendre la suite de mes explications sur le mécanisme du jeûne.
Ton corps, ce héro !
Fonctionnement physiologique du jeûne
Donc tu as bien compris maintenant que le corps humain fonctionne principalement en alternant un fonctionnement métabolique prandial et un fonctionnement métabolique post-absorptif. Lorsque nos repas nous apportent des nutriments énergétiques (G,L,P), notre organisme, petit bijou de l’évolution, s’applique très logiquement à les transformer prioritairement en glucose pour l’utiliser directement, ou en cas de surplus, en stocks le glucose excédentaires à des fins d’utilisation ultérieure via deux processus biochimiques appelés :
- Glycogénèse : processus qui consiste en la transformation du glucose libre en glycogène pour pouvoir le réserver dans notre foie et nos muscles.
- Lipogénèse : processus qui consiste en la transformation du glucose libre en lipides pour le réserver dans nos tissus adipeux.
Entre deux prises alimentaires, sous privation d’apports en nutriments (fonctionnement métabolique post-absorptif), afin de pouvoir continuer d’assurer les apports en glucose aux cellules et éviter toute chute de sa concentration sanguine (glycémie) sous un certain seuil, notre organisme a mis en place un tas de mécanismes physiologiques régulateurs (hormonaux, métaboliques, psychologiques). Ainsi, au besoin, il ira puiser dans ses tissus musculaires et adipeux de quoi transformer en sens inverse ses réserves de [glucose stocké] en [glucose libre] (et dans une moindre mesure directement quelques acides gras et acides aminés), pour pouvoir continuer à maintenir une glycémie et plus globalement une homéostasie correcte. Les deux processus biochimiques servant à remettre en circulation du glucose (grossièrement inverses donc de la glycogénèse et de la lipogénèse) sont appelés :
- Glycogénolyse : processus qui consiste en la transformation du glycogène ( réserve de glucose) de nos tissus musculaires et hépatiques, en glucose libre. Nous n’en avons pas des masses ! Cette réserve de glycogène ne se compte qu’en quelques centaines de grammes et doit être régulièrement renouvelée tout au long de la journée.
- Néoglucogénèse : processus qui consiste en la transformation du glycérol (réserve de glucose) de nos tissus adipeux, en glucose libre. Contrairement aux réserves de glycogène musculaire et hépatique, nous disposons en revanche d’une réserve de glycérol qui se compte en plusieurs kilos, voir dizaines de kilos, selon les personnes (et c’est là que tu remercies tes bourrelets d’exister ❤ ).
Le « switch » glucose > cétones… Maintenant, lorsque l’on pousse le jeûne sur la durée, et du moins au-delà du métabolisme post-absoprtif, il faut comprendre que notre organisme va (Histoirede l’Homme oblige) le vivre comme une « ALERTE FAMINE MAXIMALE » et entrer en état de stress et d’acidose métabolique puisqu’il ne reçoit tout simplement plus suffisamment de substrats énergétiques via l’alimentation que pour produire du glucose aisément, ni en suffisance. « Chimiquement conscient » d’avoir épuisé ses réserves de glycogène musculaire et hépatique (selon le degré d’activité et de métabolisme basal de chacun) et qu’il n’y a donc plus de ravitaillement de glucose exogène, son bon fonctionnement mis en péril, notre organisme évolue d’un « régime moteur » (voie métabolique) produisant et utilisant principalement du glucose, à un « régime moteur » (voie métabolique) produisant et utilisant principalement des corps cétoniques ou « cétones » qui sont les ultimes substrats énergétiques de survie de notre corps. C’est le déclenchement de cette dernière voie métabolique appelée cétogénèse, qui distingue justement les « faux jeûnes » ou jeûnes courts, (dont les conséquences restent assez superficielles), des « vrais jeûnes métaboliques », plus longs et forcement beaucoup plus sérieux en terme de conséquences. L’une des théories avancées pour expliquer ce changement physiologique de « régime moteur » de notre organisme au bout d’un certain temps de privation de glucose, c’est qu’au-delà, les cétones deviennent tout simplement « moins coûteuses » à produire pour notre organisme que ne l’est le glucose ! Lors d’un jeûne prolongé, notre organisme va donc tout simplement chercher à soulager et à épargner la néoglucogenèse sur la durée (qui pour rappel fonctionne en surrégime depuis que les réserves de glycogène musculaires et hépatiques ont été vidées dès les premières 24h), pour réserver sa production de glucose (devenue hyper coûteuse) encore un petit temps au QG : sa majesté le cerveau, jusqu’à ce que se dernier finisse à son tour par céder à la consommation de cétones… Seulement, la production et la consommation de corps cétogènes par notre organisme en lieu et place du glucose, présente en plus du stress d’acidose métabolique, d’autres effets comportementaux secondaires pour le moins embêtants… En effet cette cétogénèse provoque chez le jeûneur une perte de la sensation de faim, un état d’euphorie, d’hyper vigilance nerveuse et d’autres troubles neurologiques le menant en quelques sortes, à oublier sa propre autodestruction et le menant à croire qu’il peut conquérir le monde (peut-être, j’imagine, comme un genre de programmation inconsciente provoquée physiologiquement pour déconnecter et soulager la conscience du corps en souffrance, comme un type de dissociation cognitive enclenchée chimiquement avant l’ultime dissociation physique ? Who knows 🤷🏻♀️ Le corps humain est tellement bien foutu !). Mais il y aussi un problème majeure à cette restriction calorique, auquel nous sommes plus souvent confronté.e.s en tant que diététicien.ne.s, et contre lequel nous devons redoubler d’ingéniosités pour en freiner l’apparition et l’évolution, c’est celui du catabolisme musculaire, souvent observés auprès de personnes âgé.e.s ou souffrant de divers pathologies entrainant ou provoquant perte d’appétit et dénutrition ! Car si la privation de nutriments énergétiques provoque certes dans un premier temps, carences diverses et catabolisme des tissus adipeux, le catabolisme musculaire qui se déclenche parallèlement pas loin ensuite, est pour sa part beaucoup plus inquiétant et corrélé à des pronostics vitaux assez négatifs. Or je te rappelle quand même ici que les tissus musculaires constituent la structure-même de nos organes, et que par conséquent, selon la santé initiale du jeûneur, sa génétique, son activité physique et son repos, ses réserves de masses grasses, de masses maigres et son état d’hydratation, ce catabolisme protidique (qui va relativement vite égaler et même parfois surpasser celui des lipides), va littéralement entraîner une perte de tissus cardio-pulmonaires et rénaux suffisante que pour entrainer purement et simplement l’arrêt du fonctionnement de l’organisme (et la mort) :
- en quelques jours en l’absence d’hydratation suffisante (par déshydratation),
- en quelques semaines (par troubles ioniques au niveau des différents systèmes et par diverses complications dûs à la malnutrition),
- en quelques mois (en moyenne 2 mois, par cétogénèse avancée et autodestruction directe des fonctions cardio-pulmonaires, rénales et hépatiques).
Considération diététique de la cétogénèse
Tu comprends mieux maintenant pourquoi (je l’espère), tout bon diététicien.ne qui se respecte, ne porte pas la cétogénèse ni la restriction calorique dans son cœur. Mais il y a plus inquiétant encore, c’est que c’est aussi ce phénomène précis qui se cache derrière l’échec de la plupart des régimes alimentaires basés sur la restriction cognitive, notre physiologie humaine étant tellement bien faite qu’à chaque stress hypoglucidique, notre métabolisme ralenti ! Il s’auto-corrige et retient la leçon en revoyant sa consommation énergique à la baisse, en modifiant et altérant le microbiote intestinal, et en enregistrant de nouveaux mécanismes physiologiques de moins en moins coûteux (ou dysfonctionnements métaboliques induits par la répétition de régimes amaigrissants)… Ce qui me fait dire, après plus de 15 ans de nutrition humaine à côtoyer, et à propos, des régimes amaigrissants (y compris des « rééquilibrages alimentaires » et des régimes « kéto » puisque c’est désormais devenu les étiquettes marketing sous lesquelles certains profils peu scrupuleux essayent toujours de nous les vendre), que l’ « on ne joue pas avec l’Évolution » ! Je suis convaincue qu’on ne peut décemment pas avoir des notions scientifiques suffisantes en la matière et prétendre de façon éhontée, pouvoir tromper des mécanismes qui se sont installés et perfectionnés durant les milliards d’années que compte le Vivant terrestre. Nos organismes humains ne sont PAS (encore) faits POUR PERDRE DU POIDS et ne supportent que très moyennement une cétogénèse qui s’inviterait sur une durée assez courte, et assez mal une cétogénèse qui se répèterait trop régulièrement ou s’installerait… Tout simplement! Par conséquent il ne faut pas s’étonner de l’échec quasi TOTAL des approches thermodynamiques simplistes concernant le surpoids et l’obésité. Mais ça, je t’en parle plus largement dans mon article sur la restriction cognitive et l’approche calorique de l’alimentation 😉
Le jeûne & les études scientifiques
Quant aux données scientifiques concernant le jeûne total et prolongé, elles sont très rares vu le problème éthique évident qu’elles posent. Il s’agit principalement de données issues d’observations de grévistes de la faim, militants politiques (avec tous les biais qu’on peut déjà aisément imaginer quant au traitement des données), des « études observationnelles qui posent aussi de vrais problèmes médicaux éthiques difficiles à résoudre déontologiquement quant aux responsabilités de renutrition s’opposant à la volonté du « patient ». On peut relever dans une thèse très détaillée sur le sujet, une étude particulière, menée par Kalk et coll. en 1989, auprès de 33 prisonniers politiques en Afrique du Sud, qui aura tout de même permis de relever de façon systématique « dans la médecine moderne » (entendre post-horreurs de la seconde guerre mondiale et ses problèmes d’éthique), les symptômes qui apparaissaient au cours d’une grève de la faim prolongée. Ces prisonniers ont fini par être tous hospitalisés après qu’ils aient jeûné 6 à 24 jours selon les détenus, soit après 16,5 jours en moyenne.
| Nature des symptômes observés chez 33 grévistes de la faim* | Fréquence |
| Dépression | 77% |
| Céphalées | 74% |
| Douleurs abdominales | 71% |
| Vertiges et pertes de connaissance | 69% |
| Asthénie | 61% |
| Insomnie | 42% |
| Anxiété | 35% |
| Vomissements | 26% |
| Constipation | 26% |
| Dysurie | 19% |
| Diarrhée | 13% |
| Terreurs nocturnes | 10% |
Voluntary total fasting in political prisoners -clinical and biochemical observations.
S Afr Med Journal. 1993; 83 : 391-394.
D’autres études observationnelles semblables, menées lors de grèves de la faim ont permis de recueillir des données sur l’évolution de la santé au cours des semaines de jeûne, mettant en évidence une progression que l’on peut schématiser en 4 phases successives :
- une phase adaptative positive : se met en place la première semaine, le jeûne est bien toléré malgré la sensation de faim et de douleurs gastriques, la perte de poids quotidienne est en moyenne de 660g/J, la glycémie descend pour se stabiliser sous les seuils normaux, si le gréviste s’hydrate suffisamment durant cette première semaine de privation alimentaire, les risques pour sa santé restent faibles.
- une phase adaptative négative : elle débute endéans le premier mois, la perte de poids diminue à 269g/J en moyenne (par mécanisme de survie), le jeûneur souffre d’hypotension, de bradycardie, de céphalées, d’étourdissements, d’asthénie, de douleurs musculaires, de douleurs abdominales, de perte de vigilance, d’une baisse de sa température corporelle, de hoquet ou encore de saignements des gencives et d’insomnies. C’est là que les jeûneurs sont généralement hospitalisés.
- une phase pathologique : elle débute après 30 à 40 jours environ, le jeûneur a alors perdu en moyenne 18 à 20% de son poids initial, les symptômes s’aggravent provoquant nausées et vomissements de bile, ictère, faiblesse et douleurs musculaires marquées, sensation de froid, perte d’acuité auditive et visuelle allant jusqu’à la perte totale de la vue suite à des hémorragies rétiniennes, puis paralysie oculaire totale, hémorragies digestives, peau sèche et squameuses, labilité émotionnelle…
- une phase terminale : qui va dépendre de l’accélération de la phase pathologique et qui sera marquée par une euphorie et une confusion très vite suivies par un coma accompagné d’une bradycardie et d’une respiration dite de « Cheynes-Stokes ».
Il est souvent déjà très difficile de « récupérer cliniquement » ces patients dès la phase adaptative négative. Il n’est d’ailleurs pas rare que ces patients décèdent des suites-mêmes de la prise en charge médicale par ce que l’on appelle le « syndrome de renutrition inappropriée » ou « SRI ».
Pour me résumer et parce que rien ne vaut l’efficacité d’un petit dessin :

Cette fameuse cétogénèse est donc aussi parfois recherchée en thérapeutique, ce sont les fameux cas exceptionnels dont je t’ai parlés plus haut; cas pour lesquels les considérations éthiques médicales sont d’ailleurs primordiales, le tout tenant dans le sacro-saint « Primum Non Nocere »… Ces cas d’épilepsies réfractaires pédiatriques et de rares gliomes de l’adulte sont en effet pour l’heure, les seules cas où provoquer un stress cétogène est « thérapeutiquement et éthiquement » admis, en considérant très mûrement et collégialement, une balance bénéfices/risques en faveur de cette approche, malgré son coût non négligeable en terme de pronostic vital. C’est à partir de là d’ailleurs que ce sont développés en Occident, un certains nombres d’approches de « régimes cétogènes » pour tenter d’obtenir une cétogénèse tout en évitant les complications liées à un jeûne total, et ceci, tout en essayant de préserver le capital de masse musculaire. On oublie littéralement tous les repères d’une alimentation saine et équilibrée basée sur les glucides pour réduire ces derniers à leur minimum (moins de 5% à 10% des besoins énergétiques totaux, ce qui correspond pour un adulte moyen, à réduire sa consommation de glucides à moins de 2 càs par jour durant quelques jours pour déclencher cette cétogénèse), et faire la part belle aux lipides (et dans une certaine mesure aussi aux protéines)… Ce qui relève d’un vrai casse-tête nutritionnel ET diététique pour mes collègues diététicien.ne.s travaillant en neurologie avec des patients souffrant de ces épilepsies réfractaires ou de gliomes. Et c’est donc le moment de passer à mon article traitant des preuves probantes et des études faites sur les intérêts éventuels de ce fameux « jeûne thérapeutique ».
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